D’où vient le classement par couleurs
Blanche au XVIIe siècle, rouge au XXe, verte plus tard encore : le classement par couleurs n'a pas l'âge qu'on lui prête. Les dates, texte par texte.
Illustration : Auteur inconnu, CC0
On présente souvent le classement de la magie par couleurs comme une très vieille affaire. Les textes ne le confirment pas : les couleurs sont arrivées une par une, à des siècles d’écart, et aucune ne figure dans les grimoires manuscrits médiévaux, qui ne classent rien de cette façon.
Ce que classent les manuscrits anciens
Un grimoire copié à la main range sa matière par opérations — trouver un trésor, se rendre invisible, se faire aimer — ou par entités invoquées, parfois par jours et par heures planétaires. Le critère est l’usage ou le calendrier, jamais une teinte. Les classements des traités savants, quand il y en a, reprennent la tripartition naturelle / céleste / cérémonielle héritée d’Agrippa.
Blanche et noire : le premier couple
La paire blanc / noir est la plus ancienne des quatre, et elle est une traduction. Elle rend en français la distinction latine entre une magie tenue pour licite — celle qui n’emploie que les vertus des choses créées — et la goétie, qui passe par le commerce avec les esprits. Les dictionnaires français de la fin du XVIIe siècle l’enregistrent, et le couple a l’avantage d’être immédiatement lisible pour un lecteur qui n’a lu ni Jamblique ni Agrippa.
À noter : dans les procédures des siècles antérieurs, le vocabulaire est tout autre. Les pièces d’archives parlent de maléfice, de sortilège, de charme, d’envoûtement. La couleur n’y apparaît pas, parce qu’elle ne décrit pas un fait mais porte un jugement.
Le rouge, ajout de l’édition populaire
La magie rouge apparaît tardivement, au XXe siècle, dans l’édition de grande diffusion, et elle regroupe tout ce qui touche à l’amour et à la séduction. On ne la trouve pas dans les grimoires anciens — ce qui ne veut pas dire que les opérations qu’elle recouvre soient récentes : les philtres et les attachements sont parmi les plus anciennement attestés. C’est l’étiquette qui est neuve, pas la matière.
Le vert, venu de l’anglais
La magie verte est la plus récente du jeu. Elle vient de la littérature anglophone sur les plantes, où green witchcraft s’installe dans le dernier tiers du XXe siècle, et passe en français par la traduction, puis par le web. Son contenu — usages des plantes, cueillette, saisons — existait de longue date sous d’autres noms : herbier, simples, remèdes de bonne femme.
Pourquoi le classement a tenu
Parce qu’il vend. Une couleur se met sur une couverture, s’annonce en deux syllabes et dispense de définir. Un éditeur de livrets de colportage avait le même intérêt qu’un site aujourd’hui à ranger sa matière sous des mots que le lecteur reconnaît avant d’avoir lu la première page.
La seule chose que je tiens pour acquise, c’est l’ordre d’arrivée : blanc et noir d’abord, rouge ensuite, vert en dernier. Une taxonomie de librairie ne vaut pas une taxonomie de source, mais elle se date, et c’est déjà utile quand on cherche l’âge réel d’une formule.
Existe-t-il une liste officielle des couleurs ?
Non. Aucune autorité ne fixe la liste ni le contenu de chaque couleur, et les auteurs ne s’accordent pas : le gris, le bleu et le jaune apparaissent chez certains et pas chez d’autres, avec des définitions qui varient. Seuls le blanc et le noir sont stables, parce qu’ils sont les plus anciens.
Le classement par couleurs vient-il d’Afrique ou d’Asie ?
Le couple blanc / noir tel qu’on l’emploie en français vient de la tradition savante latine. D’autres cultures associent des couleurs à des pratiques rituelles, mais ce sont des systèmes distincts, avec leurs propres correspondances : les rapprocher demande de citer les deux sources, sans quoi on obtient un mélange qui n’appartient à personne.
Comment savoir sous quelle couleur ranger une formule ancienne ?
En général, on ne peut pas, et c’est normal : la formule a été écrite avant le classement. La question utile est plutôt de quel texte elle vient et à quelle date, ce qui se vérifie, alors que sa couleur dépend de l’éditeur qui l’a reprise.