Théurgie et goétie : deux mots, deux publics
Théurgie, goétie : deux mots grecs, l'un revendiqué, l'autre reproché. D'où ils viennent et comment ils ont donné le couple blanc / noir en français.
Illustration : Auteur inconnu, CC0
Deux mots grecs reviennent dans presque toute la littérature savante sur la magie, et ils ne désignent pas la même chose. Théurgie vient de theourgia, « œuvre divine ». Goétie vient de goêteia, le métier du goês — celui qui psalmodie, le sorcier de profession. Le premier mot est presque toujours revendiqué par celui qui l’emploie ; le second est presque toujours un reproche adressé à quelqu’un d’autre.
Le mot théurgie et le traité qui le porte
Le terme s’installe dans les milieux néoplatoniciens des premiers siècles de notre ère, autour du recueil que la tradition appelle les Oracles chaldaïques. Le texte de référence est le traité connu sous le titre Des mystères des Égyptiens, attribué à Jamblique et composé au début du IVe siècle : il répond point par point à une lettre de Porphyre qui demandait à quoi riment les rites.
La réponse qu’on y lit tient en une distinction : le théurge ne contraint pas les puissances, il se met en état d’y coopérer. Le rite n’est pas un levier mais une mise en condition de celui qui l’accomplit. Cette phrase est la raison pour laquelle le mot a été, pendant quinze siècles, celui que les auteurs choisissaient quand ils parlaient d’eux-mêmes.
La goétie, un mot d’accusateur
Goêteia est plus vieux et déjà défavorable chez les auteurs classiques, où il voisine avec la tromperie et le charlatanisme. Le latin lui adjoint magus, emprunté au persan, et veneficium, qui couvre à la fois le poison et le sortilège — une ambiguïté lourde de conséquences, puisque c’est sous ce chef que Rome a réprimé.
Ce qu’il faut retenir, en lisant un texte ancien, c’est que personne ne s’est jamais déclaré goète. Quand le mot apparaît, il désigne le voisin, le concurrent, le prévenu.
La reprise de la Renaissance
La traduction latine de Jamblique par Marsile Ficin, à la fin du XVe siècle, remet les deux termes en circulation. Mais c’est Henri Corneille Agrippa qui fixe le classement dont tout le reste découle. Sa Philosophie occulte, imprimée dans les années 1530, répartit la matière en magie naturelle, magie céleste et magie cérémonielle — et c’est cette dernière qu’il scinde en deux : la goétie, commerce avec les esprits impurs, et la théurgie, qu’il place du côté licite.
Détail qui mérite d’être signalé : le même Agrippa a publié peu avant un traité sur la vanité des sciences où il condamne la goétie sans ménagement. Les deux livres circulent ensemble, ce qui a nourri trois siècles de discussions sur ce qu’il pensait vraiment.
Ce que le couple a donné en français
Le partage d’Agrippa passe en français avec une simplification : licite devient blanc, illicite devient noir. Les dictionnaires de la fin du XVIIe siècle enregistrent déjà le couple appliqué à la magie, et c’est lui qu’on retrouve, à peine retouché, sur la couverture des livrets de colportage puis dans le vocabulaire courant.
La conséquence pratique est simple. Un texte qui écrit « théurgie » se range dans une filiation savante et le dit ; un texte qui écrit « magie blanche » s’adresse à un lecteur large et ne cite plus personne. Quand je lis une recette, la présence de l’un ou l’autre mot me renseigne davantage sur le public visé que sur le contenu du rite.
Théurgie et magie blanche, est-ce la même chose ?
Historiquement, la seconde descend en partie de la première, mais elle ne la recouvre pas. La théurgie désigne un corpus précis, néoplatonicien, avec des textes datés et des auteurs identifiables. « Magie blanche » est une étiquette d’édition populaire, plus tardive, qui rassemble des pratiques d’origines très diverses sous une couleur.
Pourquoi écrit-on parfois « goêtie » avec un accent circonflexe ?
Les deux graphies circulent. L’accent rend compte de l’êta grec du mot goêteia et se rencontre surtout chez les traducteurs du XIXe siècle ; les éditions récentes écrivent plutôt « goétie ». Le mot est le même.
Agrippa est-il l’inventeur de la distinction ?
Non, il l’hérite : les deux termes sont antiques et la partition licite / illicite court dans les textes médiévaux. Ce qu’il apporte, c’est un tableau d’ensemble, imprimé et traduit, qui a servi de plan à presque tout ce qui s’est écrit après lui.
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