Le philtre dans les textes anciens
Du grec philtron au Petit Albert : l'histoire du mot philtre, les textes qui en décrivent, et le droit romain qui les rangeait avec les poisons.
Illustration : Wellcome Library, London, CC BY 4.0
Le philtre est l’une des opérations les mieux documentées de toute la matière, et pour une raison qui n’a rien de flatteur : on en parle surtout dans les textes de répression. Les procès et les pénitentiels décrivent ce que les recueils de recettes se contentent de suggérer.
Le mot, et celui avec lequel on le confond
« Philtre » vient du latin philtrum, lui-même emprunté au grec philtron, formé sur philein, aimer. Le mot entre en français au XVIe siècle et n’a jamais désigné autre chose qu’un breuvage destiné à susciter l’amour.
Il n’a aucun rapport avec « filtre », qui vient du latin médiéval filtrum, le feutre — l’étoffe à travers laquelle on faisait passer un liquide. Les deux mots se prononcent de la même façon et les copistes les confondent depuis des siècles ; dans un texte ancien, c’est le contexte qui tranche.
Rome : la même loi pour le poison et le breuvage
Le droit romain ne distingue pas le philtre du poison. Les deux relèvent du veneficium, réprimé par la loi cornélienne sur les assassins et les empoisonneurs, promulguée au début du Ier siècle avant notre ère. Les recueils juridiques tardifs mentionnent explicitement la coupe amoureuse — amatorium poculum — parmi les cas visés, en particulier lorsqu’elle a entraîné la mort.
Le motif de cette confusion est pratique plus que théorique : les ingrédients se recoupent. Un breuvage composé pour agir sur les sentiments et un breuvage composé pour tuer sortaient de la même officine, parfois des mêmes plantes.
Deux témoignages de première main
Le plus détaillé est l’Apologie d’Apulée, plaidoyer prononcé vers 158 de notre ère : l’auteur des Métamorphoses y répond à l’accusation d’avoir obtenu par magie le mariage d’une riche veuve, Pudentilla. Le texte est précieux parce qu’il énumère les charges une par une — achats de poissons, formules, objets — pour les retourner.
L’autre est un conseil : dans l’Art d’aimer, Ovide décourage l’usage des philtres, au motif qu’ils troublent l’esprit sans rien obtenir. On ne peut pas en tirer un fait sur leur efficacité, mais on en tire un fait sur l’époque : la pratique était assez répandue pour qu’un manuel de séduction prenne la peine de la mentionner.
Le Moyen Âge : des listes de pénitences
Pour la période suivante, les sources les plus descriptives sont les pénitentiels — ces manuels à l’usage des confesseurs qui énumèrent les fautes et le nombre de jours de jeûne correspondant. Le plus connu est le livre XIX du Décret de Burchard de Worms, composé au début du XIe siècle : il détaille plusieurs procédés destinés à lier un conjoint, dont l’introduction de substances du corps dans la nourriture, et fixe une pénitence pour chacun.
Un pénitentiel ne dit pas ce que les gens faisaient, il dit ce que les clercs pensaient devoir interdire. C’est une nuance qui change l’usage qu’on peut en faire, et je préfère la signaler : une liste de fautes ne vaut pas un relevé d’usages.
Les livrets de colportage
Dans la littérature populaire imprimée à partir du XVIIe siècle, le philtre perd sa dimension judiciaire et devient une recette parmi d’autres, entre le moyen de faire venir le gibier et celui d’éteindre un incendie. Les ingrédients sont le plus souvent des plantes aromatiques et des substances tirées du corps, et les formulations sont elliptiques — ce qui s’explique assez bien par le fait que les imprimeurs étaient poursuivis.
Quels ingrédients reviennent le plus souvent ?
Dans les textes anciens : la verveine, l’armoise, la mandragore, le laurier, et des substances tirées du corps — cheveux, ongles, sang. La verveine est de très loin la plus citée, depuis Pline jusqu’aux livrets du XIXe siècle, ce qui en fait un bon indice de filiation entre deux recettes.
Un philtre et un sort d’amour, est-ce la même chose ?
Non : le philtre est une préparation ingérée, le sort peut se passer de toute matière. Les textes anciens les séparent nettement, et la distinction compte en droit romain, où l’ingestion ouvre la qualification de veneficium.
Les philtres anciens étaient-ils dangereux ?
Plusieurs des plantes citées dans ces recettes sont toxiques — la mandragore appartient aux solanacées, comme la belladone. C’est un fait de botanique, vérifiable dans n’importe quelle flore, et la principale raison pour laquelle ces textes sont lus aujourd’hui en bibliothèque et pas en cuisine.
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