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Rituels du quotidien

Les almanachs et la Bibliothèque bleue

Troyes, le papier bleu, les colporteurs et la commission de 1852 : comment les recettes de rituels se sont diffusées en France pendant deux siècles.

Double page imprimée d'un ouvrage ancien de calendrier

Illustration : Willem Janszoon Blaeu (1571-1638), Domaine public

La plupart des formules qui circulent aujourd’hui en français ne viennent pas d’un manuscrit ancien, mais d’un livret vendu sur les routes. Savoir comment ces livrets étaient fabriqués et distribués explique une bonne part de ce qu’on lit.

Troyes et le papier bleu

À partir du début du XVIIe siècle, des imprimeurs de Troyes — les Oudot d’abord, puis les Garnier et les Baudot — se spécialisent dans le livret bon marché. Format réduit, papier médiocre, caractères usés, et une couverture de papier bleu, celui qui servait à emballer les pains de sucre. C’est de cette couverture que vient le nom sous lequel on désigne tout le corpus : la Bibliothèque bleue.

Le catalogue est large : romans de chevalerie abrégés, vies de saints, chansons, contes, manuels de civilité, almanachs, et une section de « secrets » qui va des remèdes aux formules.

Le colportage

La diffusion ne passe pas par les libraires mais par les colporteurs, qui portaient la balle sur le dos et suivaient des tournées régulières, souvent les mêmes pendant des générations. Ce mode de distribution a trois conséquences directes sur les textes.

  • Le format est contraint : il faut que ça rentre dans la balle et que ça se vende quelques sous.
  • Le texte est raccourci sans ménagement. Un traité de trois cents pages devient un livret de vingt-quatre, et les passages coupés le sont au milieu.
  • Le même titre est réimprimé pendant deux siècles, chaque réimpression recopiant la précédente avec ses fautes. D’où des formules devenues inintelligibles à force de recopiage.

Les titres qui comptent

Trois reviennent constamment. Le Grand Albert et le Petit Albert, faussement attribués à Albert le Grand, paraissent en français au début du XVIIIe siècle avec des adresses d’imprimeur souvent fictives ; le second est celui qui contient le plus de recettes pratiques. Le Dragon rouge, aussi appelé Grand Grimoire, porte sur ses éditions une date de 1521 qui ne correspond à rien : les exemplaires connus sont du XIXe siècle.

Les almanachs, eux, mêlaient le calendrier, les phases de la lune, les dates de foires, les prédictions météorologiques et des conseils agricoles. C’est par eux que les indications de lune et de saison sont passées dans les recettes.

1852 : la commission d’examen

Un détail administratif éclaire le reste. En 1852, le Second Empire crée une commission chargée d’examiner les ouvrages destinés au colportage : les titres autorisés recevaient une estampille, les autres étaient refusés. Les grimoires figurent parmi les refusés, ce qui ne les a pas fait disparaître mais les a repoussés vers des circuits plus discrets — avec des adresses d’imprimeur inventées et des dates antidatées.

C’est à la même époque que le corpus commence à être étudié : l’Histoire des livres populaires de Charles Nisard, en 1854, en donne le premier relevé d’ensemble, et sert encore de point de départ.

Ce que ça change pour lire une recette

Quand une formule est présentée comme immémoriale, la question à poser est de savoir dans quelle édition on la lit. Une recette dont on tient la page imprimée, avec un imprimeur et une ville, se situe dans le temps ; la même recette sans provenance ne vaut pas grand-chose à mes yeux, même si le texte est identique mot pour mot.

Où consulter ces livrets aujourd’hui ?

Les grands fonds sont numérisés et consultables en ligne, en particulier à la Bibliothèque nationale de France et à la médiathèque de Troyes, qui conserve le fonds de référence. Les éditions du XIXe siècle sont les plus nombreuses et les plus faciles à trouver.

Pourquoi autant de dates fausses sur les couvertures ?

Antidater un livret lui donnait un air d’ancienneté qui le vendait mieux, et mettre une fausse adresse d’imprimeur — souvent étrangère — protégeait l’atelier en cas de poursuite. Les deux pratiques sont fréquentes dans tout le corpus.

Les almanachs et les grimoires se vendaient-ils ensemble ?

Oui, par le même colporteur et dans la même balle, ce qui explique les emprunts d’un genre à l’autre. Les indications de lune et de calendrier, caractéristiques des almanachs, se retrouvent dans des recettes qui n’en comportaient pas à l’origine.

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