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Le martinisme et les ordres français

Martinès de Pasqually, Saint-Martin, Willermoz, Papus : qui a fondé quoi, à quelle date, et pourquoi le mot « martinisme » recouvre trois choses différentes.

Frontispice gravé d'un traité alchimique du XVIIe siècle

Illustration : Heinrich Khunrath, Amphitheatrum sapientiae aeternae, Domaine public

« Martinisme » désigne au moins trois réalités distinctes, séparées par un siècle et demi. Les confondre rend illisible la moitié de ce qui s’écrit sur les ordres français, alors que les dates, elles, sont connues.

Martinès de Pasqually et les Élus Coëns

Le premier nom est celui de Martinès de Pasqually, mort en 1774. Dans les années 1760 il met sur pied l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’Univers, dont les patentes circulent à Bordeaux à partir de 1767. La doctrine est consignée dans un manuscrit publié longtemps après sa mort, le Traité de la réintégration des êtres : l’homme y est décrit comme déchu d’un état premier, et le rite comme le moyen d’y revenir.

Le vocabulaire de cet ordre est resté dans l’usage : réintégration, opération, et le mot coën lui-même, transcription de l’hébreu kohen, « prêtre ».

Louis-Claude de Saint-Martin, le Philosophe inconnu

Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) a été secrétaire de Martinès. Il publie en 1775 Des erreurs et de la vérité sous la signature « un Ph… Inc… », qui lui vaut son surnom de Philosophe inconnu. Puis il s’éloigne du cérémoniel : après avoir découvert Jacob Böhme, dont il traduit plusieurs textes, il défend ce que ses lecteurs appelleront la voie interne, ou voie cardiaque — une démarche sans rituel ni ordre.

C’est de son nom que vient le mot « martinisme », et c’est là que naît l’ambiguïté : le courant qui le porte s’est détourné du dispositif de son maître.

Willermoz et le Régime écossais rectifié

Troisième branche, lyonnaise : Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824) transpose une partie de l’héritage de Martinès dans la franc-maçonnerie. Le Convent des Gaules, à Lyon en 1778, puis celui de Wilhelmsbad en 1782, mettent en forme le Régime écossais rectifié, qui existe toujours. Ce n’est pas du martinisme au sens strict, mais la filiation est directe et les textes sont les mêmes.

Papus et la refondation de 1891

Un siècle plus tard, Gérard Encausse — Papus — fonde avec Augustin Chaboseau l’Ordre martiniste, en 1891. Il avait lancé trois ans plus tôt la revue L’Initiation, qui reste la source la plus directe pour suivre le milieu occultiste parisien de la Belle Époque. C’est cette organisation, et non celle du XVIIIe siècle, que désignent la plupart des mentions contemporaines du mot.

Après la mort de Papus en 1916, l’ordre se divise, et les divisions se sont poursuivies tout au long du XXe siècle : plusieurs structures portent aujourd’hui le même nom avec des filiations concurrentes. Je ne vais pas arbitrer entre elles — ce qui se vérifie, en revanche, c’est la date de chaque fondation et le nom de celui qui l’a signée.

Repères de lecture

Trois questions suffisent à situer un texte : de quelle décennie parle-t-il, cite-t-il Martinès ou Saint-Martin, et mentionne-t-il un rituel ou une voie sans rituel. Une page qui ne répond à aucune des trois parle d’un martinisme indéterminé, et une filiation sans date ne vaut pas une filiation documentée.

Le martinisme est-il de la franc-maçonnerie ?

Les deux milieux se sont largement recoupés, surtout à Lyon avec Willermoz, et beaucoup de membres ont appartenu aux deux. Mais l’Ordre martiniste de 1891 n’est pas une obédience maçonnique et ne s’est jamais présenté comme telle.

Que veut dire « réintégration » ?

C’est le terme central du Traité de Martinès : le retour de l’homme à l’état dont la tradition le dit déchu. Le mot est repris par toute la postérité du courant, y compris par des auteurs qui ont abandonné le reste de la doctrine.

Où lire les textes d’origine ?

Les ouvrages de Saint-Martin et la revue L’Initiation de Papus sont dans le domaine public et disponibles en bibliothèque numérique ; le Traité de la réintégration a connu plusieurs éditions. Pour les textes d’ordre, les publications internes sont plus difficiles d’accès et les versions diffèrent.

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