Les noms de plantes dans les grimoires
Sang-de-dragon, langue de serpent, poil de Vénus : ce que les noms énigmatiques des grimoires désignent réellement, et comment les lever.
Illustration : Nathan Bailey, Dictionarium domesticum (1736), Domaine public
Un grimoire qui demande du sang-de-dragon, de la langue de serpent et du poil de Vénus ne réclame rien d’animal. Ces trois noms désignent des plantes et une résine, et ils figurent tels quels dans les catalogues d’apothicaires. Savoir les lire change entièrement l’allure d’une recette.
Trois exemples qui reviennent partout
Le sang-de-dragon est une résine rouge. Elle provient selon les provenances de palmiers du genre Daemonorops, en Asie du Sud-Est, ou du dragonnier de Socotra, Dracaena cinnabari. Le nom latin des inventaires, sanguis draconis, se lit dans les tarifs de droguistes jusqu’au XIXe siècle.
La langue de serpent est une fougère, Ophioglossum vulgatum, dont la fronde fertile évoque effectivement une langue fourchue. Le nom est si bien installé qu’il est passé dans la nomenclature savante elle-même.
Le poil de Vénus, ou cheveu de Vénus, est le capillaire, Adiantum capillus-veneris, une petite fougère des parois humides. Là encore, le nom populaire a été repris dans le binôme latin.
Pourquoi ces noms existent
Trois raisons se combinent, et il est rare qu’une seule explique tout.
- La ressemblance. Pied-de-loup, dent-de-lion, oreille-de-souris : le nom décrit une forme. C’est le cas le plus fréquent et le moins mystérieux.
- Le secret de métier. Un apothicaire ou un auteur de recueil avait intérêt à ce que sa formule ne soit pas reproduite par le premier lecteur. Des noms opaques protègent un savoir-faire exactement comme une abréviation professionnelle.
- Le prestige. « Sang-de-dragon » se vend mieux que « résine rouge d’importation », et c’était vrai aussi au comptoir.
Comment les lever
Les herbiers imprimés du XVIe siècle donnaient déjà des listes de synonymes, parfois sur plusieurs colonnes et plusieurs langues, pour permettre à un lecteur de s’y retrouver. Ces listes sont la source la plus sûre, parce qu’elles sont contemporaines des recettes.
La rupture vient de l’introduction de la nomenclature binomiale par Linné, au milieu du XVIIIe siècle : à partir de là, chaque espèce possède un nom unique et stable, et l’ambiguïté cesse. Tout texte antérieur demande une traduction ; tout texte postérieur qui s’en passe le fait par choix.
Les listes récentes
Une partie des répertoires de « noms secrets » qui circulent aujourd’hui sont des compilations du XXe siècle, parfois construites par analogie plutôt que relevées dans une source. Elles se repèrent à un indice simple : elles ne citent aucun texte, et elles proposent une correspondance unique là où les listes anciennes en donnent plusieurs et se contredisent. Une correspondance sans source ne vaut pas une correspondance datée, et sur l’usage qu’on peut en faire, je ne vais pas me prononcer.
Les ingrédients d’origine animale des grimoires sont-ils tous des plantes ?
Non, et c’est toute la difficulté : certaines recettes demandent réellement des substances animales, et d’autres emploient un nom imagé. Le seul moyen de trancher est de chercher le terme dans une liste de synonymes contemporaine du texte.
Que signifie « sang de salamandre » ?
Selon les listes, ce nom a désigné plusieurs choses, dont des préparations à base de résines ou d’oxydes. Les correspondances proposées ne concordent pas d’une source à l’autre, et l’honnêteté consiste à le dire plutôt qu’à choisir.
Faut-il se fier à un nom latin trouvé dans un grimoire ?
Pas sans vérifier la date. Un nom latin antérieur à Linné est un nom d’usage, pas un nom d’espèce : il peut couvrir plusieurs plantes différentes selon la région et l’auteur.
Sur le même sujet Les porte-bonheur végétaux · La lithothérapie · Dix plantes de l’herbier des rituels · La mandragore