La mandragore, histoire d’une plante
Solanacée narcotique, racine anthropomorphe, chien attaché à la tige : la mandragore, de la Genèse aux faux vendus sur les foires.
Illustration : Nathan Bailey, Dictionarium domesticum (1736), Domaine public
Aucune plante ne traîne autant de littérature que la mandragore. Et aucune n’offre un meilleur cas d’école pour séparer ce qui vient de la botanique, ce qui vient du texte, et ce qui vient du commerce.
La plante
La mandragore est une solanacée méditerranéenne, du genre Mandragora — principalement Mandragora officinarum et Mandragora autumnalis. Rosette de feuilles au ras du sol, fleurs violacées, fruit jaune, et une racine pivotante épaisse qui se divise souvent en deux ou trois branches.
Elle est de la même famille que la belladone et la jusquiame, et elle contient les mêmes catégories d’alcaloïdes tropaniques. C’est cette composition qui explique son usage antique comme narcotique et comme anesthésique avant intervention, mentionné chez plusieurs auteurs médicaux grecs et latins. C’est aussi ce qui la rend dangereuse, et pourquoi elle ne figure plus dans les usages courants.
La racine qui ressemble à un corps
La forme fourchue de la racine est à l’origine de tout le reste. Les herbiers manuscrits la dessinent en figure humaine, parfois avec un visage, et distinguent un pied mâle et un pied femelle. Cette iconographie est si stable qu’on peut suivre la copie d’un manuscrit à l’autre sur plusieurs siècles.
Les textes
Le plus ancien passage où on la reconnaît est l’épisode de la Genèse où Rachel et Léa se disputent des doudaïm ; les traductions grecque puis latine rendent le mot par mandragore, et c’est cette identification qui s’est transmise.
Théophraste, puis Pline l’Ancien, décrivent une cueillette codifiée : tracer des cercles autour du pied, se tourner vers un point donné, creuser à certaines heures. Ces indications sont rapportées comme des usages existants, non prescrites par les auteurs.
Quant à la scène du chien attaché à la tige pour l’arracher à distance, elle n’apparaît pas d’abord à propos de la mandragore : Flavius Josèphe la raconte à propos d’une autre racine, dans sa description d’une vallée de Judée. Le motif s’est ensuite reporté sur la mandragore dans les herbiers médiévaux, où il devient l’illustration la plus reproduite.
Les faux
La mandragore ne pousse pas naturellement au nord de la Loire, et la demande, elle, était partout. D’où un commerce de substituts, bien documenté par les folkloristes du XIXe siècle : des racines de bryone dioïque — Bryonia dioica, la plante que l’on appelle navet du diable — étaient sculptées, séchées et vendues comme mandragores sur les foires, parfois avec des grains plantés pour simuler une chevelure.
C’est le genre de détail qui m’intéresse le plus, parce qu’il explique une contradiction des sources : les descriptions ne concordent pas parce que les objets décrits ne sont pas les mêmes. Une racine sans provenance ne vaut pas une racine identifiée, et c’est vrai dès le XVIIIe siècle.
Le nom et ses dérivés
L’allemand Alraun désigne à la fois la plante et la figurine qu’on en tire, ce que le français ne distingue pas. Quant à la « main de gloire », souvent confondue avec elle, c’est un objet tout différent, et le rapprochement vient d’une étymologie populaire sur mandragore.
La mandragore crie-t-elle quand on l’arrache ?
C’est un motif littéraire, attesté dans les herbiers médiévaux et repris sans interruption depuis. Aucune description botanique ne mentionne d’émission sonore, et la plante n’a aucun organe qui le permettrait.
Peut-on en cultiver ?
Elle se cultive en climat doux, et des jardins botaniques en présentent. Toutes les parties de la plante sont toxiques, ce qui est à prendre comme une donnée de culture au même titre que son besoin de drainage.
Comment reconnaître une fausse mandragore ancienne ?
Les pièces de collection sont le plus souvent des racines de bryone sculptées. L’indice le plus simple est la régularité : une racine de mandragore se divise de façon irrégulière, une racine travaillée au couteau présente des traces d’outil et une symétrie que la plante n’a pas.
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